Lire pendant le confinement

Une petite chronique de Sylvain Tesson sur France Inter:
Giono, Tourgueniev et Zweig au secours du confinement
Sylvain Tesson rappelle que le président Emmanuel Macron a incité les gens à lire. "Je me suis précipité sur deux petits romans qui parlent de la retraite, c'est "Le joueur d’échecs" de Stefan Zweig, et "Le journal d’un homme de trop" de Tourgueniev, c’est la possibilité de s’échapper en lisant ou en écrivant".
Les auditeurs interpellent Sylvain Tesson pour lui rappeler que les journées confinées sont surchargées en télétravail, scolarisation à domicile, prises de contacts avec les plus fragiles, ils n'ont pas le temps de relire Balzac ni Faulkner.
Tesson cite aussi la fable de La Fontaine, "Les animaux malades de la peste", où l'on voit les animaux s'adonner à toutes sortes de procès, pour chercher des coupables. "Cela révèle toutes nos mauvaises passions, la peur, la jalousie, l’envie, l’amertume. Alors que dans "Le Hussard sur le toit", avec Giono, il y a un procès spirituel. Ceux qui avaient peur de la contagion attrapent la maladie, ceux qui n’avaient pas peur, les plus nobles, étaient épargnés".
Lisons, méditons, comprenons.
La panthère des neiges

Un hymne à la nature. Que peuvent 5000 panthères des neiges face à 8 milliards d'humains? Le combat est perdu d'avance pour la Nature. L'homme l'a creusée, nettoyée, lessivée pour finalement en être le fossoyeur. Au-delà de la survie de la panthère, il en va de la survie du règne animal, de la Terre et donc de l'humanité. A ce sujet Sylvain Tesson range l'homme en trois catégories devant le spectacle de la nature : le chasseur, le contemplateur et l'aventurier. Sa langue, son style claquent comme des coups de fouet, sa pensée ressemble à un véritable rasoir, contemptrice du genre humain. L'auteur est désenchanté mais lucide et certains passages feraient pleurer, notamment l'invasion non policée de la Chine au Tibet, le viol de ce pays antédiluvien, les yacks, les loups, les nomades sont condamnés par le progrès destructeur. Sylvain Tesson a construit son témoignage en trois parties comme une initiation maçonnique : l'approche, le parvis, l'apparition qui rappellent le cabinet de réflexion, les trois voyages et la réception de la Lumière, car oui, avoir vu ce félin est pour lui comme une révélation, une quête sans fin, les premiers pas sur un nouveau chemin. A l'heure où le coronavirus a confiné un milliard d’humains, contemplez le spectacle de notre monde, prenez des jumelles, un appareil photo et vous comprendrez la peur des animaux quand ils nous croisent, vous comprendrez que nous sommes constamment regardés.
Sylvain Tesson, La panthère des neiges, éd. Gallimard, 166 p., 18 €
Le dépit amoureux

Cette pièce de Molière fut représentée pour la première fois à Béziers en 1656 sur le parvis de la mairie à deux pas de la cathédrale Saint-Nazaire. Au-delà de la comédie d'intrigue à l'italienne, on perçoit chez Molière le futur canevas des succès à venir, Le bourgeois gentilhomme, Les précieuses ridicules, notamment la scène mettant en jeu Métaphraste, un pédant latinisé et Albert, le père de Lucile, un cousin pas si lointain que cela du Bourgeois. On sait que Molière est attiré comme un aimant par les caractères et les mœurs de la société. Il s'est inspiré certes d'une pièce italienne mais en lui donnant de la chair, une vivacité d'écriture et en produisant une peinture en relief des relations sociales de son temps : le jeu des domestiques et leur place, le rôle du père, le cœur des jeunes filles et la raison parfois bornée du pater familias tempérée par une certaine bonhomie, bref tout ce qui fait de Molière un génie du classicisme français. Voltaire admirait particulièrement la scène de la brouille et du raccordement.
Molière, Le dépit amoureux.
Le livre de la description des pays

Gilles Le Bouvier a publié un ouvrage au milieu du XVe siècle compilant le savoir géographique de son temps, permettant de repérer l'idée que se faisaient ses contemporains de la représentation de la France. Il est vrai que la notion du voyage a évolué, passant d'un espace-durée ( 22 jours de long sur 16 de large ) à un espace-itinéraire tel que nous le pratiquons aujourd'hui, sublimé en quelque sorte par le GPS. Gilles Le Bouvier déduit de la France une forme en losange avec pour pour points extrêmes L’Écluse en Flandre, la Pointe Saint-Mathieu en Bretagne, Saint-Jean-Pied-de-Port et Lyon. En fait imaginer son pays répond à des schémas mentaux qui vont de lignes itinéraires à partir d'un point, puis à l'énoncé de limites, puis à la surface mentale comme l'écrivait Le Bouvier, pour arriver à nos schémas complexes tels que nous les connaissons aujourd’hui, décrivant l'espace et le découpage en régions.
Gilles Le Bouvier, Le livre de la description des pays, éd. Nabu Press, 289 p., 22,67 €
SNML

Derrière cet acronyme se cache un livre écrit en 1610 par Galilée intitulé Sidereus Nuncius Magna Longeque Amirabilia dans lequel il décrit ses premières observations de la Lune prouvant que la Terre n'est pas au centre de l'Univers, qu'elle tourne autour du Soleil, ce qui lui valut une condamnation par l'Inquisition en 1633. Or ce livre est un faux manifeste, expertisé comme tel après de multiples analyses chimiques, physiques, techniques, qui a été conçu et réalisé par Massimo De Caro, condamné en 2013 pour vol dans la bibliothèque de Naples qu'il dirigeait. Bien sûr la communauté scientifique est sous le choc, à part Nick Wilding, un professeur américain d'histoire de l'art qui avait subodoré la supercherie très audacieuse et très convaincante, car les techniques utilisées par le faussaire sont remarquables d'ingéniosité. Certains estiment que De Caro aurait voulu se moquer de la communauté des experts, d'autres pensent qu'il n'est rien d'autre qu'un piètre voleur. Curieusement cette histoire me rappelle sur quelques points l'adagio d'Albinoni, un vrai-faux écrit par Giazzotto dans les années 50 : un inconnu s'emparant de la production de grands éclairés.
Horst Bredekamp, Anatomie d'une contrefaçon, éd. Zones Sensibles, 128 p., 23,00 €
Ma langue au chat

Je ne résiste pas au plaisir de lire et relire ces BD écrites par Gelluck qui a dessiné un chat improbable vêtu d'un lourd manteau, d'une cravate de présentateur de JT, d'un nez rond comme une bille, de pattes d'éléphant et qui distille des pensées à l'humour grinçant, souvent revêtues d'une logique implacable ou d'une bêtise qui frôle une certaine intelligence.
Deux exemples : "Au fond, quand on y pense, un type qui doit être vachement frustré, c'est le type qui a réalisé le plancher de la chapelle Sixtine".
"J'ai connu un amnésique qui n'a jamais oublié d'être con".
Allez un troisième : "Quand l'homme invisible a une extinction de voix, il ne lui reste pas grand-chose".
Philippe Gelluck, Ma langue au chat, éd. Casterman, 48 p., 11,95 €
Une pensée de Goethe

"Nous ne devons exprimer parmi les vérités que celles qui peuvent servir au bien du monde. Les autres, nous devons les garder en nous : semblables aux douces lueurs d'un soleil caché, elles répandront leur lumière sur toutes nos actions."
Ismes, ables

Guillaume Malaurie publie dans Historia de mars 2020 une chronique consacrée à la bataille des "ismes" et des "ables". Les "ismes" évoquent les dogmes, les doctrines, les idolâtries, les régimes de la philosophie politique ou l'art et la manière d'adhérer à un système au risque de se confronter à une exclusion plus ou moins sévère. Quant aux "ables" de nature plus douce, plus équilibrée, ils évoquent le potentiel ou le possible. J'aimerais ajouter les "if" qui semblent pour leur part suggérer l'attente, la rébellion mais aussi la soumission.
Historia, La chronique, mars 2020
La liberté de conscience

Au moment où l'on parle du droit de blasphème et de son interdiction totale, Le Monde des Livres a interrogé Dominique Avon, historien, qui rappelle les origines historiques de cette liberté si précieuse inscrite dans La Déclaration universelle des droits de l'homme et rappelle de ce fait que cette liberté relève de l'intimité de chacun et qu'elle ne peut donc être violée par quiconque, comme le soulignait déjà Jean de Barbeyrac, juriste protestant mort en 1744. Cette liberté est issue dès l'origine de la liberté de culte, et il considère que le procès de Socrate n'est rien de moins que la manifestation de son expression la plus entière, cependant cette liberté est surtout le corollaire de l'apparition de l'idée d'individu dès la Renaissance, car elle est personnelle, inaliénable, et ce au grand dam de toutes les hérésies de religieux insanes qui considèrent l'athéisme comme une offense à la stabilité des sociétés.
Le Monde, Le Monde des livres, 7 février 2020
Jean-Christophe

Après l'enfance, l'adolescence, la première vie adulte de l'enfant prodige, Jean-Christophe part précipitamment pour la France qu'il découvre et qu'il n'hésite pas à critiquer favorablement ou non. Ses débuts sont misérables, il court après les leçons de piano, mais quelques personnes avisées et conscientes de son génie, notamment un éditeur de musique et le fils surdouée d'une famille bourgeoise déchue lui permettent peu à peu de s'imposer, d'être connu et reconnu en France mais aussi en Allemagne. Ce triptyque comprenant La foire sur la place, Antoinette, Dans la maison, est l’occasion pour l'auteur de mettre en abyme les civilisations allemande et française, de prôner des relations apaisées entre ces deux nations. Bien qu'écrit avant la Grande guerre, le lecteur garde le pressentiment qu'un conflit semble inévitable et que le désastre européen de la Première guerre mondiale est écrit en filigrane dans son oeuvre.
Romain Rolland, Jean-Christophe, éd Kindle
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