Un été avec Homère

Sylvain Tesson a eu l'heureuse idée de coucher sur papier les chroniques qu'il diffusait sur France Inter lors de ses lectures des textes d'Homère. Le résultat est à la mesure de son projet, car ses pensées sont pertinentes et l'idée d'avoir surligné de bleu les vers d'Homère met encore plus de relief au projet.
L'Iliade c'est le récit d'une guerre totale entre Achéens et Troyens pour sauver l'honneur d'Agamemnon qui s'est vu enlever sa femme la belle Hélène - consentante - par Pâris un prince troyen, frère d'Hector, fils de Priam, un bellâtre pas très malin. L'Iliade c'est le récit d'une guerre de vingt ans dont le point d'orgue sera le combat singulier entre Achille, le plus doué des guerriers et Hector, le prince héritier de Troie. Les Troyens seront vaincus grâce à Ulysse aux mille ruses qui fit introduire le cheval de bois dans la cité. Pour avoir pillé, massacré, décapité, beaucoup de héros achéens furent punis par les dieux et l'Odyssée n'est rien d'autre que l'errance d'Ulysse, qui va de contrée en contrée, d'île en île, qui est l'homme paradoxal rêvant d'aventures mais qui ne pense qu'à retrouver son royaume et sa belle Pénélope soumise aux assauts ignobles des usurpateurs qu'Ulysse massacrera sans pitié; qui pleure à chaudes larmes sa condition de naufragé sous la colère de Poséidon mais qui a tué femmes, enfants et soldats de Troie à tour de bras, en proie lui aussi à cette rageuse frénésie qu'est l'hubris.
Que nous dit Homère depuis vingt-cinq siècles? Il narre les relations entre la Terre et les hommes, les relations entre les hommes et celles entre les dieux et les hommes. Il indique ainsi que les hommes ne doivent pas violer la Terre et puiser sans vergogne dans les ressources, il nous dit que les relations avec les hommes doivent respecter la mesure et ne pas l'outrager, car les dieux bienfaiteurs de l'humanité remettront de l'ordre après le chaos créé par les hommes en faisant tuer les héros, notamment Achille qui en souillant le cadavre d'Hector fut condamné à errer sans fin dans les Enfers, ombre de lui-même et à régner sur un peuple carbonisé.
L'Iliade et l'Odyssée c'est la mise en exergue de l'héroïsme que Sylvain Tesson définit ainsi : "le héros est celui qui accepte son sort, revendique son objectif, endosse sa part de responsabilité et assume ses actes".
En conclusion, l'auteur fait preuve d'un pessimisme lucide quant à l'état de notre monde et considère qu'Homère met en avant la parole divine : "être divin, ce serait exhaler sa plus pure identité". Priam ne dit-il pas dans l'Iliade: " Tout est beau dans ce qui se dévoile".
Pour ceux qui seraient rebutés par la lecture de ces deux textes sublimes, je recommande vivement cet ouvrage qui met en avant la pureté des intentions d'Homère devant le prisme d'un auteur épris de classicisme grec.
Sylvain Tesson, Un été avec Homère, éd. Équateurs parallèles, 253 p. , 14,50 €
Les lauriers de César

Cet album commence par un flash-back digne de réalisations filmées : nous découvrons Astérix et Obélix très chagrins déambulant dans Rome, puis par un effet rétro nous les retrouvons à Lutèce accompagnant Abraracourcix leur chef chez son beau-frère, archétype du parvenu, métaphore du collaborateur. Après avoir goûté des mets peu ragoûtants mais issus de la culture romaine, Abracourcix lui promet en retour un ragoût parfumé avec les lauriers de César, ce qui explique la présence de nos deux Gaulois à Rome. Cet album est truffé de trouvailles , de calembours, par exemple : "Vous allez être crucifiés", puis après avoir goûté un plat diabolique, l'esclave répond à Astérix : "J'avais peur que vous preniez ma place...des clous...". Ou bien :" Ceux qui sont précipités de la roche tarpéienne ne sont nourris que de choses lourdes et pesantes". Nous pouvons remarquer la superbe qualité graphique de l'album, et l'épisode de la plaidoirie est hilarant. Bref, cet album est "farpait".
Goscinny, Uderzo, Les lauriers de César, éd Dargaud, 48 p., 9,90 €
Odysseus

Hérodote nous confie : "Dans les temps anciens, la race hellénique se distinguait des Barbares par un esprit plus prompt et plus dégagé de toute absurdité". On ne peut mieux définir Ulysse aux mille ruses, l'avisé qui à son retour de Troie fut perdu sur les mers dans un noir croiseur avec ses compagnons marins d'infortune. Il visita le pays des Lotophages, tua le Cyclope Polyphème qui ressemble étrangement à l'Etna, fut renvoyé sur les flots déchaînés, fit escale à Télépyle, rencontra l’enchanteresse Circé, puis le devin Tirésias qui lui prédit sa mort, descendit aux Enfers, où il retrouva sa mère et le divin Achille qui dit régner sur ce peuple éteint, résista au chant des Sirènes, passa Charybde et Skylla, puis le vaisseau fut foudroyé par Zeus après le meurtre des Vaches, l'amour que lui portait Calypso qui lui promit l'immortalité, son arrivée en terre des Phéaciens qui lui offrirent l'hospitalité, de nombreux trésors, leur aide pour retrouver son royaume, puis grâce à eux son arrivée à Ithaque. Ce chant d'Homère peut se décomposer en trois partie : la visite de Télémaque chez Ménélas, le récit des voyages que fit Ulysse chez Alkinoos, père de Nausicaa, roi des Phéaciens et enfin le retour dans sa mère-patrie. Ulysse croit en l'hospitalité et en la générosité comme étant des valeurs divines, il est implacable dans sa vengeance sur les prétendants usurpateurs qui sont tous éliminés avec une froide détermination et n'hésite pas aussi à tuer un aède et à faire pendre une douzaine de servantes qui ont trahi.
Ce texte est remarquable et malgré la foule des détails, l'intérêt ne tombe jamais, l'action n'en pâtit pas, entraînant le lecteur à ne pas perdre le fil conducteur de ce texte : le retour sur soi, en soi, chez soi et la mise en abyme de la condition humaine. Homère pose comme axiome que l'homme grec ne s'occupe que du réel : il faut profiter des choses de la vie, jouir du soleil et des bienfaits qu'il nous procure.
Homère, Odysseus, éd La Pléiade
Les cinq plaies de la République

Cet article d'Historia renvoie aux causes qui ont favorisé l'avènement de l'Empire romain qui a précipité la République dans un bain de sang. Les voici:
- une classe politique sclérosée
- un système corrompu
- une classe moyenne mécontente
- des émeutes à répétition
- une anarchie permanente
Si vous trouvez peu ou prou des comparaisons à faire avec notre Ve République, préparons-nous au pire, car la dictature pourrait bien sonner le glas de nos libertés.
Jean-Yves BORIAUD,Les cinq plaies de la République, HISTORIA, mars 2019, 5,70 €
L’héroïsme

Cette contribution est inspirée par l’intervention du jeune sans papier nommé Gassama montant au balcon d’un immeuble pour sauver un enfant. Ce fait singulier m’a subitement fait prendre conscience que des citoyens, des hommes, des femmes, même des enfants étaient capables d’oublier leur corps, leur vie, leur esprit pour accomplir un devoir impérieux auprès d’autrui et ainsi faire don à l’humanité de leur propre humanité. Ils sont admirables en ce qu’ils n’attendent rien en retour, qu’ils n’agissent pas dans le cadre d’un contrat de droit privé, qu’ils ne répondent pas à une offre commerciale ; il s’agit juste pour eux de se surpasser et de sacraliser les relations humaines rendant ainsi ces dernières hors du champ conventionnel. Il existe un passage du geste profane, sauver par exemple une vie, au mépris du risque, vers une glorification de ce même geste mesurée dans une dimension hautement désintéressée et pure, dans le cas présent, cette vie sauvée. L’héroïsme devient donc particulier à deux titres : les ressorts psychologiques du héros et sa fonction dans une société.
- Les ressorts psychologiques du héros
Deux conditions m’ont permis de dresser une carte particulière de ce type d’homme : ma première prise de conscience de la notion de l’héroïsme et par voie de conséquence les caractéristiques ontologiques du héros.
- Les origines : l’Odyssée perçue comme une initiation
En introduction, il est important de noter que dans les mythologies, grecque en particulier, les dieux ne sont pas des héros, et les héros ne sont pas des dieux, mais bien des humains voulant tutoyer les dieux. Je considère que le parangon de l’héroïsme tel que le concevaient les Grecs est Ulysse, et ce depuis mes 10 ans quand je découvris à la TV une série intitulée l’Odyssée, certainement la plus fidèle adaptation des chants d’Homère, avec la belle Irène Papas dans le rôle de Pénélope. Même si certains — ce que je ne conteste pas —, lui préfèrent Heraclès, ou Jason, je considère qu'Ulysse est un homme charnel, soumis aux peurs, aux choix, à la fuite, à la soif, aux tentations, aux décisions à prendre, un précurseur de l’humanité et de son contenant les hommes. Ulysse tremble mais n’a pas froid, Ulysse se bat mais n’a pas peur de la mort, Ulysse refuse l’immortalité promise par Calypso, car il préfère sa condition d’homme. Ulysse présente une double facette puisqu’il est à la fois un héros guerrier et un héros humain, il devient donc un témoin de la condition humaine : il est un mythe et curieusement la représentation de notre époque, celle du héros de tous les jours. L’Odyssée est donc perçue pour moi comme une initiation, une mise en abyme de la vie en son étrangeté et en sa beauté.
- Les caractéristiques ontologiques du héros
Je n’ai pas l’intention de définir l’héroïsme, car c’est une notion protéiforme, fluctuante au gré des époques, peu encline à une systématisation. Je dirais seulement que le héros est le symbole de l’aristie, il est le meilleur d’entre tous ou il peut être le meilleur de tous car il se distingue de la foule. Sa tête dépasse et il ne veut surtout pas la baisser, car il s’offre aux éléments, car en principe sa valeur et son courage n’ont d’égales que son adresse et son intelligence (ici la métis grecque qui est un mélange de ruse et de clairvoyance). Le héros agit, et il a ce besoin d’agir avec une conscience éclairée, une pensée étayée et un sens profond du sacrifice, ce qui le rend distinctif et par-delà ses qualités, le rend mythique voire légendaire. Le héros est dans l’action, il sollicite en fait la pneuma ou souffle divin, il s’investit donc pleinement dans la vie, voire il se surinvestit souvent à son corps défendant, en ne voulant surtout pas décevoir sa propre personne. Il devient peut-être ce qu’il ne veut pas être.
Mais le héros n’est pas seul, il joue un rôle dans une société, celui de donner un sens à la vie.
- Fonctions du héros dans la société
Je mettrai en exergue deux notions qui se côtoient et qui doivent fonctionner en symbiose : l’éthique et les valeurs communes attendues en société.
- La singularité du héros : une morale déontologique
Toutes les civilisations, toutes les sociétés ont connu ou mythifié des héros et je crois que la nôtre ne déroge pas à cette règle. Le héros était dans les temps anciens un homme divinisé, en général un guerrier, mais toujours un homme, et aujourd’hui il est un homme extraordinaire parmi les hommes ordinaires. Je crois que le héros aujourd’hui représente une version glorifiée de la fraternité, une version sublimée de l’humanisme, dans la mesure où étant des humains faits de chair et d’os, ils attestent de l’humanité qui réside en chacun d’eux et qui doit résider en chacun de nous. Cette puissante fraternité pousse le héros à corriger une distorsion à venir, à abolir un chaos, voire à provoquer un certain chaos pour mieux rétablir un ordre, à écraser une injustice et à agir ainsi sur le destin de tous. Jung a pu écrire que le héros est identifié à la puissance de l’esprit.
Pour le héros, n’est pas important ce qu’il a, mais ce qu’il est. Pour lui, la vie vaut-elle d’être vécue si elle n’est pas vécue pleinement grâce à une éthique de la vertu — la virtus latine — bien ancrée, inviolable et sacrée ?
Dans la société, le héros mythifié, voire le héros de tous les jours dit non au long fleuve tranquille de la vie, il est en fait un intermédiaire entre la norme posée comme vraie, juste moralement, et inaliénable et ce qu’il juge bon de faire pour mettre en conformité cette norme avec un dérèglement possible ou probable de cette même norme, il devient ainsi un signifiant, une balise dans un monde parfois et même souvent insignifiant. Alors en définitive et paradoxalement qu’attendent les sociétés des héros ?
- Une attente de nos sociétés ?
Trois points sont à mon avis importants pour caractériser cette attente :
— Les sociétés ont soif de héros — surtout en période de crise —, de marginaux, d’asociaux au sens premier du terme qui ne font aucun cas de l’uniformité ou du train-train, qui balaient d’un revers de main les relations sociales non conformes à l’éthique. Ils sont curieux du monde qui les entoure. Ce sont souvent des précurseurs, des hommes ou des femmes libres qui contestent certainement le sort où chacun de nous est plongé. Bien sûr on ne demande pas à chacun de nous d’être un héros au sens grec du terme — car le héros est souvent pacifique de nos jours —, mais on peut considérer que le héros est un éclaireur entreprenant un acte désintéressé dans un monde cloisonné et individualiste, un homme ou une femme empreints des valeurs normatives que nous devons tous respecter et auxquelles nous devons adhérer (par exemple la valeur d’une vie, la défense du plus faible, la défense d’autrui). Il permet ainsi une régulation du corps social en rétablissant justement ces valeurs qui ont été bafouées.
— Les sociétés d’aujourd’hui aiment les héros, les honorent, les glorifient et même si les exploits guerriers ont peu ou prou fait place à un changement de nature de l’héroïsme, il arrive que la Nation sacre un héros ou une héroïne en le décorant de son vivant ou à titre posthume, divinisant en définitive l’impétrant, car le héros est celui qui est capable de se sacrifier pour une cause que la société reconnaît comme juste, et qui refuse toute forme d’emprise. Et en cela il est admirable ; en effet le héros est le reflet dans le miroir de tout ce qu’on attend d’un homme ou d’une femme désintéressés, qui ne doit pas reculer, mais être vent debout contre certaines circonstances tragiques, anormales, amorales.
— Les sociétés anciennes et aussi celles d’aujourd’hui ont besoin pour perdurer de légendes, d’êtres légendaires, de mythes également, rappelant les principes de l’excellence humaine, ou rappelant des hommes ou des femmes présentant irrémédiablement une forme de stoïcisme devant la vie, « les gens bien », dotés d’une abnégation imperturbable. C’est la fonction utilitariste du héros dans une société, car l’acte héroïque devient de ce fait moralement bon. John Stuart Mill, philosophe de l’utilitarisme, nous dit : « La morale utilitariste reconnaît dans les êtres humains la capacité de sacrifier leur plus grand bien pour le bien des autres. Elle se refuse seulement à admettre que le sacrifice puisse être un bien en lui-même ».
En conclusion
Lors de son séjour aux Enfers, Ulysse rencontre Achille qui lui dit : « J’aimerais mieux, valet de bœufs, vivre en esclave chez un pauvre fermier, qui n’aurait pas grande chère, que de régner sur tous ces morts, sur tout ce peuple éteint ». Alors l’acte héroïque est-il inutile ?
En effet les sociétés archaïques héroïques prônaient le droit pour chacun à la gloire individuelle, mais aujourd’hui nos sociétés sembleraient se satisfaire à juste titre du héros mû par un devoir éthique individuel, mais universel.
Finalement, je crois pouvoir dire en substance que le héros des sociétés archaïques provoquait le destin à son profit, alors que le héros des sociétés modernes présente une forte capacité à résister.
CD
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Le verdict

Kafka pose le problème insurmontable de la culpabilité, des relations parfois houleuses dans sa famille et en dernier lieu la tentation et l'obsession du suicide. C'est une nouvelle avec une forte connotation psychanalytique qui est proposée aux lecteurs, même s'il semble que la fin de ce texte ait posé de réels problèmes de traduction de l'allemand vers d'autres langues.
Kafka, Le verdict, éd Mille et une nuits, 20 p. 1€
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