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L’héroïsme

5 Mars 2019 , Rédigé par Christophe DOSTA Publié dans #Chroniques

Cette contribution est inspirée par l’intervention du jeune sans papier nommé Gassama montant au balcon d’un immeuble pour sauver un enfant. Ce fait singulier m’a subitement fait prendre conscience que des citoyens, des hommes, des femmes, même des enfants étaient capables d’oublier leur corps, leur vie, leur esprit pour accomplir un devoir impérieux auprès d’autrui et ainsi faire don à l’humanité de leur propre humanité. Ils sont admirables en ce qu’ils n’attendent rien en retour, qu’ils n’agissent pas dans le cadre d’un contrat de droit privé, qu’ils ne répondent pas à une offre commerciale ; il s’agit juste pour eux de se surpasser et de sacraliser les relations humaines rendant ainsi ces dernières hors du champ conventionnel. Il existe un passage du geste profane, sauver par exemple une vie, au mépris du risque, vers une glorification de ce même geste mesurée dans une dimension hautement désintéressée et pure, dans le cas présent, cette vie sauvée. L’héroïsme devient donc particulier à deux titres : les ressorts psychologiques du héros et sa fonction dans une société.

  1. Les ressorts psychologiques du héros

Deux conditions m’ont permis de dresser une carte particulière de ce type d’homme : ma première prise de conscience de la notion de l’héroïsme et par voie de conséquence les caractéristiques ontologiques du héros.

  1. Les origines : l’Odyssée perçue comme une initiation

En introduction, il est important de noter que dans les mythologies, grecque en particulier, les dieux ne sont pas des héros, et les héros ne sont pas des dieux, mais bien des humains voulant tutoyer les dieux. Je considère que le parangon de l’héroïsme tel que le concevaient les Grecs est Ulysse, et ce depuis mes 10 ans quand je découvris à la TV une série intitulée l’Odyssée, certainement la plus fidèle adaptation des chants d’Homère, avec la belle Irène Papas dans le rôle de Pénélope. Même si certains — ce que je ne conteste pas —, lui préfèrent Heraclès, ou Jason, je considère qu'Ulysse est un homme charnel, soumis aux peurs, aux choix, à la fuite, à la soif, aux tentations, aux décisions à prendre, un précurseur de l’humanité et de son contenant les hommes. Ulysse tremble mais n’a pas froid, Ulysse se bat mais n’a pas peur de la mort, Ulysse refuse l’immortalité promise par Calypso, car il préfère sa condition d’homme. Ulysse présente une double facette puisqu’il est à la fois un héros guerrier et un héros humain, il devient donc un témoin de la condition humaine : il est un mythe et curieusement la représentation de notre époque, celle du héros de tous les jours. L’Odyssée est donc perçue pour moi comme une initiation, une mise en abyme de la vie en son étrangeté et en sa beauté.

  1. Les caractéristiques ontologiques du héros

Je n’ai pas l’intention de définir l’héroïsme, car c’est une notion protéiforme, fluctuante au gré des époques, peu encline à une systématisation. Je dirais seulement que le héros est le symbole de l’aristie, il est le meilleur d’entre tous ou il peut être le meilleur de tous car il se distingue de la foule. Sa tête dépasse et il ne veut surtout pas la baisser, car il s’offre aux éléments, car en principe sa valeur et son courage n’ont d’égales que son adresse et son intelligence (ici la métis grecque qui est un mélange de ruse et de clairvoyance). Le héros agit, et il a ce besoin d’agir avec une conscience éclairée, une pensée étayée et un sens profond du sacrifice, ce qui le rend distinctif et par-delà ses qualités, le rend mythique voire légendaire. Le héros est dans l’action, il sollicite en fait la pneuma ou souffle divin, il s’investit donc pleinement dans la vie, voire il se surinvestit souvent à son corps défendant, en ne voulant surtout pas décevoir sa propre personne. Il devient peut-être ce qu’il ne veut pas être.

Mais le héros n’est pas seul, il joue un rôle dans une société, celui de donner un sens à la vie.

  1. Fonctions du héros dans la société

Je mettrai en exergue deux notions qui se côtoient et qui doivent fonctionner en symbiose : l’éthique et les valeurs communes attendues en société.

  1. La singularité du héros : une morale déontologique

Toutes les civilisations, toutes les sociétés ont connu ou mythifié des héros et je crois que la nôtre ne déroge pas à cette règle. Le héros était dans les temps anciens un homme divinisé, en général un guerrier, mais toujours un homme, et aujourd’hui il est un homme extraordinaire parmi les hommes ordinaires. Je crois que le héros aujourd’hui représente une version glorifiée de la fraternité, une version sublimée de l’humanisme, dans la mesure où étant des humains faits de chair et d’os, ils attestent de l’humanité qui réside en chacun d’eux et qui doit résider en chacun de nous. Cette puissante fraternité pousse le héros à corriger une distorsion à venir, à abolir un chaos, voire à provoquer un certain chaos pour mieux rétablir un ordre, à écraser une injustice et à agir ainsi sur le destin de tous. Jung a pu écrire que le héros est identifié à la puissance de l’esprit.

Pour le héros, n’est pas important ce qu’il a, mais ce qu’il est. Pour lui, la vie vaut-elle d’être vécue si elle n’est pas vécue pleinement grâce à une éthique de la vertu — la virtus latine — bien ancrée, inviolable et sacrée ?

 

Dans la société, le héros mythifié, voire le héros de tous les jours dit non au long fleuve tranquille de la vie, il est en fait un intermédiaire entre la norme posée comme vraie, juste moralement, et inaliénable et ce qu’il juge bon de faire pour mettre en conformité cette norme avec un dérèglement possible ou probable de cette même norme, il devient ainsi un signifiant, une balise dans un monde parfois et même souvent insignifiant. Alors en définitive et paradoxalement qu’attendent les sociétés des héros ?

  1. Une attente de nos sociétés ?

Trois points sont à mon avis importants pour caractériser cette attente :

 

— Les sociétés ont soif de héros — surtout en période de crise —, de marginaux, d’asociaux au sens premier du terme qui ne font aucun cas de l’uniformité ou du train-train, qui balaient d’un revers de main les relations sociales non conformes à l’éthique. Ils sont curieux du monde qui les entoure. Ce sont souvent des précurseurs, des hommes ou des femmes libres qui contestent certainement le sort où chacun de nous est plongé. Bien sûr on ne demande pas à chacun de nous d’être un héros au sens grec du terme — car le héros est souvent pacifique de nos jours —, mais on peut considérer que le héros est un éclaireur entreprenant un acte désintéressé dans un monde cloisonné et individualiste, un homme ou une femme empreints des valeurs normatives que nous devons tous respecter et auxquelles nous devons adhérer (par exemple la valeur d’une vie, la défense du plus faible, la défense d’autrui). Il permet ainsi une régulation du corps social en rétablissant justement ces valeurs qui ont été bafouées.

— Les sociétés d’aujourd’hui aiment les héros, les honorent, les glorifient et même si les exploits guerriers ont peu ou prou fait place à un changement de nature de l’héroïsme, il arrive que la Nation sacre un héros ou une héroïne en le décorant de son vivant ou à titre posthume, divinisant en définitive l’impétrant, car le héros est celui qui est capable de se sacrifier pour une cause que la société reconnaît comme juste, et qui refuse toute forme d’emprise. Et en cela il est admirable ; en effet le héros est le reflet dans le miroir de tout ce qu’on attend d’un homme ou d’une femme désintéressés, qui ne doit pas reculer, mais être vent debout contre certaines circonstances tragiques, anormales, amorales.

— Les sociétés anciennes et aussi celles d’aujourd’hui ont besoin pour perdurer de légendes, d’êtres légendaires, de mythes également, rappelant les principes de l’excellence humaine, ou rappelant des hommes ou des femmes présentant irrémédiablement une forme de stoïcisme devant la vie, « les gens bien », dotés d’une abnégation imperturbable. C’est la fonction utilitariste du héros dans une société, car l’acte héroïque devient de ce fait moralement bon. John Stuart Mill, philosophe de l’utilitarisme, nous dit : « La morale utilitariste reconnaît dans les êtres humains la capacité de sacrifier leur plus grand bien pour le bien des autres. Elle se refuse seulement à admettre que le sacrifice puisse être un bien en lui-même ».

 

En conclusion

Lors de son séjour aux Enfers, Ulysse rencontre Achille qui lui dit : « J’aimerais mieux, valet de bœufs, vivre en esclave chez un pauvre fermier, qui n’aurait pas grande chère, que de régner sur tous ces morts, sur tout ce peuple éteint ». Alors l’acte héroïque est-il inutile ?

En effet les sociétés archaïques héroïques prônaient le droit pour chacun à la gloire individuelle, mais aujourd’hui nos sociétés sembleraient se satisfaire à juste titre du héros mû par un devoir éthique individuel, mais universel.

Finalement, je crois pouvoir dire en substance que le héros des sociétés archaïques provoquait le destin à son profit, alors que le héros des sociétés modernes présente une forte capacité à résister.

CD

                                                                          *

 

 

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