L'invisible collège

Après la tyrannie de Cromwell, la décapitation du roi Charles Ier, vint la Restauration du roi Charles II et un apaisement politique que les sujets de la Couronne anglaise réclamaient de leurs vœux. Un homme, Sir Robert Moray entreprit de mettre en place une société érudite et réunit dans ce projet des hommes que tout opposait, puisque certains avaient soutenu Cromwell et son puritanisme outrancier, d'autres le roi mort sur le billot. Moray s'inspira de rituels maçonniques qu'il connaissait et pratiquait. Malgré la guerre contre les Néerlandais, la Grande Peste, le Grand incendie de Londres, il mena à terme son projet qui survécut à ces vicissitudes. La mission de départ pour les scientifiques était de résoudre le problème de la position exacte d'un bateau sur une longitude qui n'a aucun repère naturel contrairement à la latitude et donc d'inventer un chronographe efficace, l'Angleterre possédant à cette époque, vers 1660, une marine dans un état pitoyable qui se devait maintenant de rivaliser avec son puissant voisin, les Provinces-Unies. La Royal Society fut créée le 28 novembre 1660 à Gresham avec pour mission unique de discuter de sujets scientifiques, les sujets de politique ou de religion étant exclus des débats. Furent admis en son sein des scientifiques de renom, tels que Christopher Wren, Robert Boyle, Elias Ashmole, un des premiers francs-maçons spéculatifs, John Wallis, mathématicien de renom précurseur des travaux de Newton, inventeur de l'orthophonie, Isaac Newton qui fut président. Sa devise Nullius in verba, ne croire personne sur parole est le fondement même de l'expérimentation scientifique. Les travaux de cette société contribuèrent également à créer la première revue scientifique.
Ce Collège que décrit Robert Lomas montre que la franc-maçonnerie protégée par Charles II fut une force motrice du progrès scientifique.
Robert Lomas, L'invisible collège, éd Dervy, 360 p, 22 €
Zola vu par d'Ormesson

Etant un passionné de l'oeuvre de Zola, notamment la fresque des Rougon-Macquart, je voulais savoir ce que pensait Jean d'Ormesson du romancier. Après avoir présenté la jeunesse de Zola à Aix, son amitié avec Cézanne, ses difficultés à Paris où il considère qu'être pauvre à Paris, c'est être pauvre deux fois, d'Ormesson montre la force de caractère de Zola, sa passion viscérale pour les théories du milieu, de la génétique, de l'expérimentation biologique. Zola veut peindre en effet des bonhommes physiologiques évoluant sous l'influence des milieux. Bien sûr, il s'attire les foudres des milieux conservateurs, mais aussi d'écrivains comme Nietzsche qui, à l'occasion d'un texte écrit de manière brutale, estime que "Zola a le plaisir de puer". Mais Zola possède la fougue du journaliste, l'expérience politique et sociale, un souffle épique qui se révéleront dans son épopée physiologique et sociale du cycle en vingt volumes des Rougon-Macquart.
Jean d'Ormesson, Œuvres choisies, Une autre histoire de la littérature française II, éd Bouquins, 1344 p, 31 €
La convergence des consciences

Pierre Teilhard de Chardin écrivait : "Tout ce qui monte converge". Pierre Rabhi assure qu'il en est de même pour nos consciences. Il est temps pour l'homme de prendre conscience que l'Humanité court tout droit à la catastrophe à cause principalement d'une économie qui s'essouffle et dont le modèle est déjà périmé. Pierre Rabhi veut mettre l'Homme au centre de toutes choses, au centre de notre univers, car seul l'Homme est digne d'intérêt dans un monde qu'il souhaite apaisé. Pierre Rabhi livre au lecteur une série de réflexions personnelles sous forme d'abécédaire dans lesquelles on perçoit l'humaniste engagé. A lire pour découvrir la personnalité de ce prophète en salopette.
Pierre Rabhi, La convergence des consciences, éd Babel, 198 p, 17,90 €
Couleurs de l'incendie

Après Au-revoir là-haut, Pierre Lemaitre nous propose le tome 2 consacré à la famille Péricourt. Au décès de son père Marcel Péricourt, Madeleine assiste dès la page 12 du roman à une scène effroyable, cependant devenant la seule héritière de la banque et associée majoritaire, à une époque où les femmes ne pouvaient signer de chèques, elle doit faire face à la toute-puissance masculine et est évincée et ruinée par le fondé de pouvoir. Commence pour cette grande bourgeoise qui ne connaît rien de la vie, une longue descente aux enfers. Les caprices du destin et une volonté farouche lui feront tramer une vengeance implacable et froide contre trois hommes qui l'auront humiliée.
Pierre Lemaitre, Couleurs de l'incendie, éd Albin Michel, 535 p, 22,90 €
Les faux British

Imaginez sept amateurs de romans policiers qui n'ont aucune notion du métier du théâtre, ni aucune rigueur et qui décident de jouer une pièce policière et vous arriverez à une série de catastrophes le jour de la première. J'ai assisté à cette pièce au théâtre Saint-Georges à Paris. Je n'ai jamais autant ri de ma vie, la salle était physiquement pliée en deux, Brigitte, mes amis Alain et Marijo ont trempé les mouchoirs. 300 000 spectateurs, le Molière 2016 de la comédie de l'année, un mélange détonant des Monty Python et des Branquignols. Une vis comica sans fin. Courez-y vite!
Henry Lewis, Jonathan Sayer, Henry Shields, adaptation française de Gwen Aduh et Miren Pradier, Les faux British, Théâtre Saint-Georges, 51, rue Saint-Georges, 75009 PARIS
Le char de Phaéton, Ellery Queen

Derrière le pseudonyme Ellery Queen se cachent deux cousins américains, Frederic Dannay et Manfred B. Lee produisant nombre de romans policiers dès les années 30 jusqu'aux années 80. Ellery Queen est un détective sagace, logique, adepte du syllogisme. Dans cette enquête dont l'action se situe à Long Island, il instruit une affaire de captation d'héritage constitué en un stock d'or prodigieux. Il résoudra l'affaire grâce à la course du soleil entre deux maisons jumelles et mystérieuses, ce qui explique le titre de l'ouvrage. Cette affaire est à mi-chemin entre le fantastique et le roman policier pur.
Ellery Queen, Le char de Phaéton, éd Librio,95 p
Germinal

Zola, chantre du roman naturaliste, dépeint inévitablement la condition des mineurs du XIXe siècle de manière réaliste, vraisemblable, tragique. Etienne Lantier, symboliquement, est le témoin de cette vie misérable, il est celui qui va créer cet ouragan de révolte, ce tourbillon de haine, cette équipée sauvage, et qui mettra en exergue le monde des ouvriers opposé absolu de celui des bourgeois. Etienne, profane de ce milieu va être initié par Bonnemort le vieux, le sage et par Maheu qui est le héraut du sujet, mais aussi le véritable héros de ce roman. Si je devais qualifier ce texte d'une couleur, ce serait le rouge où prédominent, l'instinct de survie des mineurs, la fureur destructrice des femmes, leur héroïsme pendant la grève interminable, le sang versé dans la mine, la mort sacrificielle de Maigrat tué par les femmes, le désir sexuel de deux rivaux politiques que sont Etienne et Chaval pour Catherine la pure adolescente, la révolution prônée par Bakounine et revendiquée par Souvarine, la tare héréditaire de Lantier (il est le fils de Gervaise, personnage principal de L'Assommoir) qui le conduit au meurtre et enfin le feu destructeur et purificateur provoqué dans les fosses. Etienne est le passant, celui qui voit, qui apprend, qui écoute, qui professe la culture politique des masses ouvrières pour que ces premiers germes de révolte fécondent la terre et apportent la justice sociale face aux bourgeois inactifs et aux détenteurs du grand capital du Second Empire.
Emile Zola, Germinal, éd KIndle
Contes à mi-voix

Jean-Pierre Chabrol, écrivain au grand cœur, commence sa chronique par son enfance à l'école, la plume Sergent-Major en main. J'ai pensé curieusement à ma grand-mère qui lors du premier pas de l'homme sur la lune avait saisi le grand bond de l'Histoire, elle qui étant enfant s'éclairait dans son village de l'Hérault avec une lampe à pétrole. J'ai pensé aussi à moi qui ai connu mes premières pages d'écriture à la plume Sergent-Major, ce qui étonne ma fille encore aujourd'hui. Cependant Chabrol va plus loin et narre certes des nouvelles nostalgiques, mais aussi drôles ou poignantes. C'est du Pagnol sur les terres protestantes cévenoles.
Jean-Pierre Chabrol, Contes à mi-voix, La soupe de la mamée, éd Librio,93 p
Apprendre à finir

"On ne sait pas avec qui on vit ". Cette réflexion de l'héroïne résume l'histoire ordinaire d'un couple très ordinaire qui voit le mari paralysé à la suite d'un très grave accident de voiture. L'épouse falote, soumise et qui s'occupe de ce mari grabataire, mais possessif, infidèle, indigne, estime que cette malédiction est pour elle une bénédiction, car elle a le secret espoir dans la rédemption de son mari. Cette chronique de Laurent Mauvignier exploite les misères morales et physiques de ce couple où se côtoient la hargne, le dégoût, les silences, les lâchetés, les trahisons, les démissions, les velléités, l'incompréhension morbide dans le couple, peut-être dans tous les couples, jusqu'au constat inéluctable de l'échec, où chacun ne devient plus pour l'autre qu'un bibelot. Apprendre à finir pour ne plus jamais avoir à recommencer.
Laurent Mauvignier, Apprendre à finir, éd de Minuit, 127 p, 9,91 €
Le chenal
"Aimes-tu?" Après la nouvelle Le singe, cette fois-ci il s'agit d'une nouvelle poignante de Stephen KIng publiée en 1985, où la métaphore de la mort appréhendée comme une bénédiction ou comme une malédiction est omniprésente. "Aimes-tu?", qui veut nous rappeler que nous devons aimer nos morts qui nous aiment et qui chantent dans le vent ( la traduction de la nouvelle en allemand est Le chant de la mort ), et où la métaphore du voyage nous rappelle que la mort est au bout du chemin. Mais ce qui est frappant chez KIng est cette faculté à nous révéler que le fantastique côtoie la réalité, sans ponts, sans hiatus, sans autre évidence que tout est possible : Stella Flanders, vieille dame vivant sur un île dans le Maine le sait, et vivra cette expérience jusqu'à sa mort, en laissant bien malgré elle un indice aux survivants qui étayera la thèse que les morts sont bienparmi nous.
Stephen KIng, Le chenal, éd Librio, 31 p, 2€
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