romans
Couleurs de l'incendie

Après Au-revoir là-haut, Pierre Lemaitre nous propose le tome 2 consacré à la famille Péricourt. Au décès de son père Marcel Péricourt, Madeleine assiste dès la page 12 du roman à une scène effroyable, cependant devenant la seule héritière de la banque et associée majoritaire, à une époque où les femmes ne pouvaient signer de chèques, elle doit faire face à la toute-puissance masculine et est évincée et ruinée par le fondé de pouvoir. Commence pour cette grande bourgeoise qui ne connaît rien de la vie, une longue descente aux enfers. Les caprices du destin et une volonté farouche lui feront tramer une vengeance implacable et froide contre trois hommes qui l'auront humiliée.
Pierre Lemaitre, Couleurs de l'incendie, éd Albin Michel, 535 p, 22,90 €
Apprendre à finir

"On ne sait pas avec qui on vit ". Cette réflexion de l'héroïne résume l'histoire ordinaire d'un couple très ordinaire qui voit le mari paralysé à la suite d'un très grave accident de voiture. L'épouse falote, soumise et qui s'occupe de ce mari grabataire, mais possessif, infidèle, indigne, estime que cette malédiction est pour elle une bénédiction, car elle a le secret espoir dans la rédemption de son mari. Cette chronique de Laurent Mauvignier exploite les misères morales et physiques de ce couple où se côtoient la hargne, le dégoût, les silences, les lâchetés, les trahisons, les démissions, les velléités, l'incompréhension morbide dans le couple, peut-être dans tous les couples, jusqu'au constat inéluctable de l'échec, où chacun ne devient plus pour l'autre qu'un bibelot. Apprendre à finir pour ne plus jamais avoir à recommencer.
Laurent Mauvignier, Apprendre à finir, éd de Minuit, 127 p, 9,91 €
Petit pays

Gabriel Faye né d'un père français et d'une mère rwandaise décrit avec une force rare les guerres ethniques du Rwanda et du Burundi qui ont ravagé ces deux pays et entraîné la mort d'un million de personnes. Ce livre est poignant, car à l'insouciance de la jeunesse décrite au début du roman, succèdent la terreur et l'horreur des atrocités commises. Ce livre est instructif, car il dépeint avec beaucoup de minutie la montée de la folie sanguinaire chez des hommes ordinaires. Ce livre est salvateur, car il rappelle combien l'amour des livres peut aussi nous amener à aimer l'humanité. Les livres sont des génies méconnus, fait-il dire à un des personnages du roman.
Gaël Faye, Petit pays, éd Grasset, 216 p, 18,00 €
Ecoutez nos défaites
Laurent Gaudé nous entraîne vers une métaphore de la guerre et de son corollaire inévitable, celui de la défaite. Défaite qui n'est pas forcément synonyme d'échec, mais de la remise en question des doutes et des certitudes. Le récit part à la découverte d'Hannibal, du Négus, de Lee, Sherman, Grant et aujourd'hui des anges de la Mort de Daech. A lire aussi pour sa construction limpide qui enchaîne les événements historiques sans heurts, mais avec une fatalité déconcertante. En définitive, dans un conflit il n'y a que deux perdants.
Laurent Gaudé, Ecoutez nos défaites, Actes Sud, 282 p, 20 €
La gloire de mon père
Marcel Pagnol ne décrit pas dans le premier roman de ses souvenirs de jeunesse la vanité provençale ou la forfanterie marseillaise, mais bien la réalisation d'un chef-d'oeuvre par un apprenti. Le coup du roi fut un coup de maître lui permettant de lancer sa carrière littéraire qui le fit asseoir dans un fauteuil de l'Académie française.
Marcel Pagnol, La gloire de mon père, éd KIndle.
Le récit d'une dégringolade
C'est un des livres les plus noirs qu'il m'ait été donné de lire. Zola dépeint dans un monde parisien où règnent la misère, la promiscuité, la saleté, les ordures, les sentiments et les travers les plus noirs de l'humanité que sont l'ivrognerie, la bêtise, l'avarice, la concupiscence, la méchanceté, la rancune noire, la haine farouche, l'ignorance crasse, l'alcoolisme, le vice, la brutalité faite aux femmes. Les hommes sont des fainéants, les femmes des harpies. Dans ce tumulte glacé, trois personnages principaux partagent l'affiche: Lantier, un véritable parasite calculateur et cynique, Coupeau un véritable abruti cuit par l'alcool et Gervaise, une jolie fille mais niaise et veule. Ce roman est à lire ou à relire pour ne pas dire que c'était mieux avant.
Emile Zola, L'assommoir.
Dieu n'habite pas La Havane

Juan un chanteur cubain, une star dans son pays, perd son emploi, mais tombe éperdument amoureux d'une très jeune femme en porcelaine, rousse comme le feu, belle comme une déesse sortie de l'onde, mais le mystère de son passé, sa psychologie troublée, sa haine des hommes entraîne Juan dans un conflit inévitable, le guide sur les traces de la nostalgie, sur le passé qui ne revient pas, sur une relation fragile comme un fil. Yasmina Khadra tisse là un roman étrange, aux accents du roman américain des années 50. Il décrit un Cuba déliquescent, fliqué, mais qui se vend au libéralisme et qui perd tous ses espoirs. Comme le dit le personnage Panchito : " Dieu, c'est le Temps".
Yasmina Khadra, Dieu n'habite pas La Havane, édJulliard, 295 p, 19,50 €
L'enfant qui mesurait le monde

Metin Arditi, auteur turc et francophone signe un très beau roman sur la Grèce et en particulier sur l'île de Kalamaki. Un architecte américain d'origine grecque revient sur cette île pour enterrer sa fille tuée à la suite d'un accident. Il retrouve Kosmas, un prêtre humaniste qui relie la vie à trois principes, la résurrection, le travail et le libre arbitre, mais il rencontre surtout un drôle d'enfant qui est subjugué par les nombres. Cet enfant vit avec sa mère qui exerce la profession de pêcheur. Le village entier connaît cet enfant étonnant et l'entoure d'affection. Seulement la Grèce se meurt et des rapaces soucieux de rentabiliser les côtes grecques ont l'intention d'implanter un énorme complexe hôtelier sur une des plus belles criques de la mer Egée. Lisez ce que dit un ministre au maire de la commune de Kalamaki au sujet de la Grèce : "... Nous avons truqué nos comptes. menti et triché comme personne. Nous le savons. Nous en avons même l'explication. Tout cela, c'est la faute de ces salauds de Turcs. Ils ont fait de nous un peuple fourbe, obligé de se cacher et de tricher. Après eux, nous avons eu les rois allemands, les nazis, les Américains, les colonels fascistes... Nous avons la détestation de l'Etat dans le sang. Mais de cela, le monde entier se fiche et moi aussi. Nous avons reçu du Bon Dieu le plus beau pays du monde et nous lui avons pissé dessus. Voilà la vérité. Quand tu te comportes de la sorte, tu n'as plus ta dignité et les gens te traitent en conséquence. Point final..."
Metin Arditi signe un très beau roman sur l'autisme, sur la solidarité, sur le conflit inéluctable entre culture, histoire et tourisme de masse.
Metin Arditi, L'enfant qui mesurait le monde, éd Grasset, 294 p, 19,00 €
3 minutes 33 secondes

La question est la suivante: comment un secret, une trahison peut conduire un groupe de jazz américano-allemand des années 30 en Allemagne et en France en juin 40 à se désagréger et pour certains membres du combo à connaître l'horreur des camps? Ce roman est fabuleux, pratique un aller-retour incessant entre les années 30 et 90 et restitue à la perfection l'atmosphère de cette fin du monde qui allait conduire à la plus grande tragédie du XXe siècle.
Esi Edugyan, 3 minutes 33 secondes, éd Liana Levi, 362 p, 12,50€
La septième fonction du langage

Laurent Binet, auteur remarqué de HHhH nous entraîne au tout début des années 80. Un jeune et brillant universitaire et un commissaire de police aux idées conservatrices, voire bornées sont chargés par le gouvernement Giscard de retrouver un manuscrit ayant la propriété grâce à une septième fonction - dite performative - du langage de diriger les foules et ainsi de s'approprier le pouvoir. Tout débute avec la tentative d'assassinat de Roland Barthes renversé par un camion. Barthes décédera quelques jours plus tard. Le livre est baroque, brillant, truffé de références à la linguistique et à la sémiologie. Des personnages littéraires très connus se promènent allègrement dans ce roman qui tisse une frontière étrange entre la réalité et la fiction.
Laurent Binet, La septième fonction du langage, éd. Grasset, 495 p, 22,00€
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